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Philosophe clochard et subversif, Diogène de Sinope connu sous le sobriquet de « Chien », est la figure dominante du cynisme antique. Menant une existence dépouillée le cynique passe sa vie à transgresser les valeurs établies au profit des seules prescriptions de la nature.
Condamné à l’exile avec son père Hicésias, banquier et faux monnayeur, Diogène devient à Athènes, malgré les coups de bâton, le disciple d’Antisthène « le vrai chien ». Ce dernier enseignait au gymnase des Cynosarges, situé dans la banlieue d’Athènes. Ce gymnase dont le nom désigne « le chien rapide », était réservé aux esclaves et exclus de la citoyenneté. Si l’académie de Platon et le Lycée d’Aristote étaient des lieux prestigieux de transmission du savoir philosophique, les cyniques ont opté pour le gymnase des bâtards, emblématique du chien dont ils se réclament avec fierté. « Tous les jeux de mots seront alors permis pour qualifier l’idéal concret du Cynique, vrai chien toujours prêt à aboyer contre la médiocrité ou l’hypocrisie des gens de biens, et déchirant à belles dents toutes formes d’aliénation, de conformisme ou de superstition.» (Léonce Paquet, Les cyniques grecs, LGF, 1992).
Antisthène qui passe pour être le père du cynisme « ne reconnaissait comme légitime que l'éthique, c'est-à-dire la pratique de la vertu, qui consiste dans des actes et non dans des discours ou des études. Sa morale annonce celle du cynisme par son refus des conventions sociales : le sage ne vit pas selon les lois de la cité, mais selon celles de la vertu ; il se proclame citoyen du monde, n'a besoin de rien, donc se contente de peu, méprise les honneurs et les richesses, considère comme un bien l'obscurité et la peine. » (Pierre Hadot, Antisthène, in Encyclopédie Universalis)
Diogène est sans conteste le plus célèbre représentant du cynisme antique. On songe à l’image d’un sage mendiant, vivant dans un tonneau, une lampe à la main en plein jour en quête d’un homme digne de ce nom. Alexandre Le Grand, le puissant de la Grèce, qui a entendu parler du sage de Sinope se présente à lui en plein bronzage au soleil de Corinthe et intime : « Demande moi ce que tu veux », indifférent, Diogène rétorque : « Ôte-toi de mon soleil. » A une femme qui se prosterne devant les dieux en découvrant son postérieur sans faire attention, il lâche : « ne crains-tu pas ma fille, qu’un dieu ne se tienne derrière toi? »
Prophète de la pauvreté volontaire, Diogène choisit le dénuement comme condition de l'indépendance. Il répudie toute vie familiale et renonce à tout confort matériel, décidant de passer ses nuits dans une vaste amphore... Il va pieds nus, s'équipe seulement d'un bâton, d'une besace et d'un manteau à l'étoffe grossière, qui le protège des intempéries et dans lequel il s'enveloppe pour dormir. Il poursuit toujours plus loin sa quête du strict minimum: voyant un enfant boire dans ses mains, Diogène jette son gobelet; observant un autre enfant manger ses lentilles sur du pain, il abandonne son écuelle...
L’idéal cynique consiste à chercher la vertu dans la nature et à ce titre les animaux sont de parfaits pédagogues, car « le but et la fin que se propose la philosophie cynique, comme d’ailleurs toute philosophie, est le bonheur. Or ce bonheur consiste à vivre conformément à la nature, et non selon les opinions de la foule. (Lucien de Samosate, Vie de Démonax)
Diogène entend ainsi se caler sur l'exemple des grenouilles, qui sont « capables de passer l'hiver dans l'eau glacée », et des poissons qui, « quand ils sentent le besoin d'éjaculer, sortent de leur retraite et vont se frotter contre quelque chose de dur. » (Dion Chrysostome, Diogène ou la Tyrannie).
Mais de tous les animaux le chien est érigé en modèle absolu du vrai cynique. A l’instar du chien le philosophe mange, urine et se masturbe sans vergogne sur la place publique. « Les cyniques se nourrissaient selon leur bon vouloir, au gré des opportunités. A qui lui reprochait un jour de manger dehors, à l'ombre, mais sous le regard des passants, Diogène rétorqua : « Eh, quoi? C'est sur la place publique que j'ai senti la faim... » […] Chien aussi, Diogène l'était lorsqu'il satisfaisait ses besoins sexuels avec la même simplicité que ses désirs alimentaires - avec le même flegme aussi. Sur la place publique, se gaussant des effarouchés, quand une partenaire lui faisait défaut, il soignait tout particulièrement son plaisir solitaire avec les techniques qu'on sait. Joignant la parole au geste, il se mettait en frais d'un aphorisme de son choix. Si seulement, disait-il, je pouvais en me frottant ainsi le ventre, mettre un terme à ma faim et à mes besoins". » […] Les cyniques faisaient de simplicité vertu et de l'extrême simplicité l'extrême vertu. D'où l'invitation au dépouillement et le refus de communier dans le démonstratif là où le sommaire suffit […] En matière d'excrétion, Diogène élira le chien avec la même conviction : à des convives qui lui lançaient des os dans un banquet, le philosophe rétorqua en soulevant sa tunique et en arrosant copieusement d'un jet d'urine les commensaux médusés… au milieu d'une foule attentive à ses discours, se mit à lâcher son bran avant de s'en retourner, placide, vers la rhétorique. » (M. Onfray, Cynisme. Portrait du philosophe en chien, LGF, 1990).
Après avoir passé son existence à « dénuder la vie et juger nos chimères », Diogène meurt à Corinthe à plus de 80 ans en 321 où on lui consacre une colonne surmontée d’un chien sur laquelle on peut lire un éloge à la mesure de l’homme: « Même le bronze subit le vieillissement du temps, Mais ta renommée, Diogène, l'éternité ne la détruira point. Car toi seul as montré aux mortels la gloire d'une vie indépendante et le sentier de l'existence heureuse le plus facile à parcourir. ».
D’après les doctes, Diogène serait mort suite à la consommation d’un poulpe cru. D’autres sources prétendent qu’il aurait été mordu par un chien qui lui disputait un morceau de viande crue. Le sage de Sinope laissait derrière lui de nombreux disciples qui allaient répandre son message contestataire et reproduisaient son refus de toute espèce de servitude. On songe à Cratès de Thèbes, disciple de la première heure qui n’hésitait pas à jeter à la mer ou à distribuer son immense fortune aux pauvres afin de se dépouiller de toute attache matérielle. Ou encore la rebelle Hipparchia qui met en scène sa sexualité en se faisant chevaucher sur la place publique par Cratès sous le regard stupéfait des passants.
Tout au long de son développement dans le monde gréco-romain, le cynisme aura été une philosophie pratique et une attitude subversive en rupture avec les bienséances de la civilisation. Nietzsche dira plus tard que le cynisme est ce qui peut être atteint de plus haut sur la terre. Dans nos sociétés modernes « uniformisantes», on souffre de l’absence d’un Diogène qui s’appliquerait à coup sûr à mordre violemment dans la masse d’hypocrisies et de faussetés que sont les conventions sociales d’aujourd’hui.
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