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Imaginons le scénario suivant: l’agitation de quelques grains de poussière en suspension dans un rayon de soleil éveille tout à coup la curiosité d’un philosophe en pleine méditation. La danse des particules l’intrigue à un point tel qu’il arrive à la conclusion que ces éléments sont constitutifs de la matière et que le monde et tout ce qu’il renferme est composé d’atomes… C’est ainsi, par cette simple intuition, qu’aurait pris naissance dans la Grèce antique il y a environ vingt cinq siècles une philosophie dite de l’atomisme.
Posant les bases d’un matérialisme atomiste que vont confirmer par la suite la physique nucléaire, Leucippe, Démocrite, Epicure et plus tard Lucrèce ont enseigné que le réel est constitué d’atomes, du vide et du mouvement ; que la naissance est composition et la mort désagrégation ; que de minuscules éléments de construction, lesquels, pris un à un, sont éternels et immuables, se combinent puis se dissocient au gré de leur agitation incessante dans le vide immense.
L’intuition de Leucippe
Malgré quelques doutes qui subsistent au sujet de Leucippe (il ne reste, à son propos, que quelques minces témoignages et un fragment bien isolé. Epicure a même prétendu que Leucippe n’a pas existé), les historiens de la philosophie reconnaissent la portée de son œuvre philosophique puisque d’elle procèdent toutes les théories atomistes de l’antiquité.
Dans le système de Leucippe rien n’existe en dehors des atomes, du vide et du mouvement. Il n’existe pas de hasard : le destin et la nécessité sont confondus, ils procèdent des agencements d’atomes. Tout est matière : les hommes, les dieux, l’âme, la parole, les odeurs…
La théorie atomiste débouche sur un matérialisme radical. Il n’y a aucune place pour le Dieu transcendant tel que vont l'inventer plus tard les monothéistes ni pour les esprits qui s’agitent dans des arrières mondes mythiques. Si les pères de l’atomisme reconnaissent l’existence des dieux panthéistes et de l’âme, ceux-ci sont matériels et sont faits d’atomes comme tout ce qui existe.
Démocrite, un « présocratique » atomiste
Démocrite d’Abdère, le disciple de Leucippe, est un contemporain de Socrate qu’on classe habituellement et pour des raisons idéologiques parmi les présocratiques, une manière subtile de faire croire que le philosophe abdéritain n’était qu’un parmi les prédécesseurs de Socrate, et non le contemporain qui en vérité lui a survécu fort longtemps. C’est ainsi que veut l’entendre la tradition et les professionnels de la philosophie : il s’agit de montrer, au mépris des faits et des dates, que l’activité philosophique de Démocrite précède nécessairement celle de Socrate. Socrate fonctionne sur le model du Christ dont il doit y avoir un avant et un après, en dehors duquel rien n’existe.
Démocrite a tout simplement repris les thèses atomistes de Leucippe en apportant une solution au problème posé par Parménide d’Elée, qui a affirmé l’unité de l’être et son immobilité : en dehors de l’être, ne reste que le non-être, le néant. Ce non-être, pour Démocrite, a une existence : c’est le vide qui permet le mouvement. Quant à l’être de Parménide, Démocrite le partage en corps insécables, les atomes, qui sont, comme l’être parménidien, impassibles et impérissables. Ils ne se distinguent que par des déterminations spatiales. C’est l’assemblage, l’accrochage de ces atomes dans le vide qui constitue le corps. Il se produit un tourbillon, au sein duquel s’effectue un triage. Et ainsi se forment les mondes, par des causes purement mécaniques.
« Selon Leucippe et Démocrite, les atomes se différenciaient en effet par la forme (comme la lettre A se distingue de la lettre N), par l’ordre (comme AN de NA) et par la position. Un même agrégat pourra donc offrir une apparence phénoménale en tous points différente, rien que par une seule transmutation : car après tout, ce sont les mêmes lettres du même alphabet qui composent tragédie et comédie ». De même notera Lucrèce (qui vécu près de quatre siècles plus tard), « grâce à un léger déplacement dans les lettres, nous notons par des sons différents tels que « igné » et ligneux ». Et, tout comme les mêmes lettres, « par le seul changement de leur ordre », permettent au poète romain de composer des chants dans lesquels se trouvent une multitude de mots au sens et aux sons différents, « les mêmes atomes qui formes le ciel, la mer, les terres, les fleuves, le soleil, forment également les moissons, les arbres, les êtres vivants…. » (J. Salem, L’atomisme antique, Livre de Poche, 1997)
Résumons : la trame de la réalité, sous quelle que soit la forme qu’elle se présente, (le visible : la pierre, le feu ou l’invisible l’odeur, le souffle, la parole) est composée de petites particules matérielles.
Matérialité des impressions sensibles
Pour expliquer comment produisent nos impressions d’après la logique matérialiste, les anciens atomistes estiment que des fines pellicules, appelés simulacres émanant continuellement de la surface des objets visibles, pénètrent tels que dans nos yeux et engendrent ainsi la vision.
« Les atomes en suspension dans l’air entrent à l’intérieur du corps par le nez, la bouche, les yeux, les pores ou les oreilles. Les odeurs, les saveurs, les images, les impressions tactiles, les sons, autant de perceptions qui appellent ces structures en mouvement dans l’air et leur trajet de l’objet vers le sujet. La vérité se trouve donc dans les phénomènes et nulle part ailleurs. Les simulacres rendent compte des modalités multiples et d’un réel unique. » (M. Onfray, les sagesses antiques, Grasset, 2006)
Démocrite considère que les impressions sensibles n’ont aucune valeur absolue ni authentique puisqu’elles résultent du passage d’atomes de formes diverses à travers les porcs des organes des sens. Cette pensée écarte tout absolutisme de la vérité au profit d’un perspectivisme qui considère que le vrai n’est qu’une représentation de l’objet. La vérité n’est ni absolue ni révélée, elle est dans la perception.
Ethique atomiste
L’intuition atomiste n’est pas qu’une physique, elle débouche sur une compréhension du monde qui invite à une pratique philosophique. Les penseurs de l’antiquité concevaient le monde dans sa totalité : les mathématiques, l’astronomie, la médecine, l’architecture, constituaient des objets philosophiques et autant d’occasions de philosopher.
L’éthique atomiste suppose que nous ne sommes qu’un agencement d’atomes et que la nécessité et le déterminisme sont le principe même de toute existence. Si la naissance est agencement, la mort n’est qu’une décomposition purement matérielle de l’essence de ce qui nous constitue. Donc la mort n’est pas à craindre puisqu’elle est privation de toute sensation, dira Epicure qui reprendra à son compte la philosophie atomiste. Si nous n’avions pas peur du néant dont nous venons pourquoi avons-nous peur du néant vers lequel nous allons ? De même, cette philosophie pose le principe de l’éternité de l’Être : avec la mort l’agencement d’atomes que je suis se décompose mais les atomes ou particules qui me constituent demeurent. Cette sagesse invite à ne pas se préoccuper de ce qui advient car ce advient n’aurait pas pu ne pas advenir. Il faut vivre dans l’instant pur sans se soucier du reste. La science suprême est l’art de vivre, répète Torquatus, l’épicurien mis en scène par Cicéron dans son De finibus.
L’atomisme a traversé toute l’histoire des idées et des sciences et a conduit des savants d’aujourd’hui à des conclusions comparables à celles que Leucippe et Démocrite ont atteints par le seul raisonnement.
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